Etre femme au Guatemala

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Etre femme (10)

Chajul, Guatemala, 15 mars 2013

 

1857 : 129 femmes ouvrières font grève dans une usine de New York. Le mouvement fait tâche d'huile en Europe, où les femmes revendiquent la réduction du temps de travail.

 

1910 : deuxième conférence internationale des femmes socialistes. Le 8 mars est déclaré Journée Internationale des femmes travailleuses.

 

1940 : premiers mouvements féministes au Guatemala.

 

1945 : juste après la révolution, l'Union Féminine Guatemaltèque pro-urbaine obtient le droit de vote pour les femmes alphabétisées, après de nombreuses années de lutte.

 

1965 : droit de vote universel.

 

Etre femme (11)1965 à 1980 : guerre civile au Guatemala. De nombreuses femmes s'enrôlent dans les organisations révolutionnaires pour lutter pour les droits de toutes les femmes et du peuple. Les femmes indigènes sont les premières victimes des exactions commises par les soldats de l'armée à l'égard des opposants.

La couleur lilas est choisie pour symboliser la lutte pour les droits des femmes, en mémoire d'une centaine de femmes qui périrent avec leurs enfants dans l'incendie d'une fabrique de New York en 1911, et qui furent couvertes d'un tissu lilas.

 

1975 : année internationale de la femme. Le 8 mars est reconnu lors de la conférence des Nations Unies comme Journée Internationale des Femmes. Les années 1975 à 1985 sont déclarées décennie de la femme.

 

Etre femme (12)1987 : début de la commémoration du 8 mars au Guatemala. Écrivaines et journalistes ressortent le thème, l'une d'elles est Luz Mendez de la Vega. Mais en raison de la répression de l'époque, la première caravane commémorative ne se réalisera que le 8 mars 1994, où participeront environ 20 organisations féminines.

 

1996 : signature des accords de paix, qui mettent un terme à 36 années de guerre civile. Ce moment historique engendre de grands espoirs. Dans 5 textes des accords de paix sont inclus des engagements spécifiques en faveur des femmes, et spécialement des femmes indigènes.

Le congrès de la République déclare la deuxième semaine de mars comme la “semaine de la femme”.

 

Etre femme (23)1996-2006 : les accords de paix donnent suite à la création d'un nombre important d'organisations féminines. Durant ces 10 années, une série de lois en faveur des femmes seront approuvées.

1999 : création de la Défense de la Femme Indigène.

2000 : création du Secrétariat Présidentiel de la Femme.

 

2006-2013 : Au regard des grands problèmes économiques, politiques, sociaux et de violence, les femmes continuent à lutter pour leurs droits et pour la création d'institutions publiques en faveur des femmes.

En 2010, la réforme du code municipal donne naissance aux Bureaux Municipaux de la Femme.

Mais malgré le fait que de plus en plus de femmes participent à la vie politique, encore très peu sont-elles à occuper des charges publiques.

 

 

Etre femme (15)A Chajul, petite bourgade perdue dans les montagnes, en ce jour du 15 mars 2013, pour la semaine de la femme, plus de 200 femmes leaders de leurs groupes se retrouvent dès le matin pour une marche commémorative. Puis elles seront réunies dans la salle municipale pour une formation/sensibilisation sur les thèmes de la nutrition et de la santé, qu'elles devront répercuter auprès des autres femmes de leur communauté. En effet, dans cette zone centrale du Guatemala, entre Huehuetenango et Coban, l'on déplore encore un taux de mortalité infantile bien au-dessus de la moyenne, et l'on recense des cas de malnutrition sévère. Le nombre d'enfants par foyer est élevé. L'on rencontre fréquemment des familles de 9 ou 10 enfants, alors que leur niveau de ressources est très faible.

Mais les changements sont très lents, en raison de nombreuses barrières culturelles et religieuses.

 

Des habitudes alimentaires qui n'évoluent pas...

Etre femme (19)La question de l'alimentation concerne autant la femme que l'enfant, car elle nourrit au sein ses enfants pendant au moins 2 ans. Ainsi, une mère peut passer 20 ans à donner le sein, sans interruption entre 2 grossesses.

Au Guatemala, il ne devrait pas y avoir de problème de malnutrition, car la terre est fertile, l'on trouve de tout et à bas prix sur les marchés, même dans les endroits les plus reculés.

Ce n'est pas non plus une question économique, car les femmes savent dépenser des fortunes pour acheter leurs costumes traditionnels (un ensemble corte-guipile-ceinture-châle ne coûte pas moins de 1000 quetzals, au plus simple, le salaire d'un ouvrier sur un mois). D'autre part, les mères de famille donnent très facilement le quetzal à leurs enfants pour aller acheter des bonbons ou un sachet de chips à grignoter.


Etre femme (17)Ce sont donc plutôt les habitudes qui ont la dent dure ! De génération en génération, les mêmes gestes se répètent, avec la manière de cuisiner. Depuis des générations, la base alimentaire est le couple maïs/frijoles. L'on continue de se nourrir essentiellement de tortillas avec 2 tomates écrasées en tout et pour tout pour agrémenter le repas d'une famille de 7 à 10 personnes. Les bons jours, l'on partage en 4 une petite cuisse de poulet ou un bout de viande, soit environ 20 grammes de viande par personne. Les légumes sont consommés avec parcimonie, peu mélangés. En complément, l'on donne en boisson un atol de maïs ou de céréales, et parfois un refresco, une eau fruitée (soit une cuillère d'avoine ou 2 mangues mélangées à 2 litres d'eau bien sucrée pour toute la famille).

Les fruits frais sont mangés le jour du marché, pour ceux qui ont la chance d'y accompagner leur mère, ou bien lors des déplacements. Pour des adolescents, il est certain que c'est un peu limité. Et pour un quetzal, ils préfèreront choisir une glace ou un snack plutôt qu'une mangue ou une banane. Résultat, ils ont les dents pourries dès le plus jeune âge et ne grandissent pas. Les femmes, elles, perdent leurs dents à la grossesse.

En ville, les hommes vont satisfaire leur faim dans les cantines populaires, où ils auront un plat copieux avec un morceau de viande décent.

 

Etre femme, c'est avant tout être mère...

Etre femme (21)La planification familiale... voilà une autre affaire ! Car le Guatemala est empreint d'un phénomène que l'on nomme le « machismo ». Pour un homme, le fait d'avoir un grand nombre d'enfants prouve sa virilité et lui confère une position sociale. La femme a donc intérêt à donner beaucoup d'enfants à son mari, car elle sera récompensée et gâtée de surcroît. D'autre part, la plupart des femmes sont dépendantes financièrement de leur époux. Si l'une ne satisfait pas son mari, il ira voir une autre femme avec laquelle il fera d'autres enfants, et qu'adviendra alors d'elle, délaissée et sans ressources ?

Dans ces conditions, il est difficile de faire évoluer les choses.

Il y a aussi des croyances qui freinent la prise de contraceptifs. Au-delà de la croyance que cela affaiblit ou rend stérile, les hommes pensent qu'ainsi, leur femme sera plus à même d'aller fréquenter d'autres hommes. La confiance règne. Un homme peut violer et mettre enceinte sa petite voisine ou sa nièce, en toute impunité, mais sa femme ne peut prendre la pilule au cas où elle serait tenter d'en profiter pour aller badiner avec un autre. Évidement, une femme qui trime du matin au soir à s'occuper des enfants, donner le sein au dernier né, faire la lessive, préparer la masa puis le feu pour les repas et les tortillas trois fois par jour, nourrir les animaux de la basse-cour, tisser son guipile ou sa ceinture, a le temps de penser à aller badiner !

Il y a aussi les grossesses précoces, il n'est pas rare de voir des jeunes filles enceintes dès l'âge de 14 ans. Cela signifie que celles-ci arrêtent l'école, que leur adolescence est stoppée net, et qu'elles n'ont d'autre avenir que celui de mère au foyer.

 

Etre femme (22)Supporter la violence conjugale...

Il est une pratique au Guatemala des maris qui battent leur femme de façon banale, et acceptée la plupart du temps. La violence est plus prégnante à l'intérieur des foyers qu'à l'extérieur. Lamentablement, comme les guatémaltèques ont coutume de dire, des cas de féminicide sont rapportés quotidiennement dans les journaux.

Cependant aujourd'hui, les femmes relèvent la tête et dénoncent. Il y a de nombreuses séparations. Les femmes préfèrent se retrouver seules à lutter pour leur survie et celle de leurs enfants, plutôt que d'être « mal accompagnées ».

Il reste encore un long chemin à parcourir pour ces femmes, dont la majorité élèvent encore leurs fils et leurs filles dans la tradition machiste. Mais de toute évidence, certaines ont compris que leur destin et celui de leurs enfants était entre leurs mains.

 

Des inégalités sur la propriété...

Etre femme (13)Peu de femmes sont propriétaires. Dans un couple, les achats de biens immobiliers ou de terrains se font toujours au nom du mari. Pour cette raison, si une femme se sépare de son mari, elle sait qu'elle n'aura rien, car la plupart du temps, les séparations ne passent pas par la justice, faute de moyens pour payer un avocat et les frais de divorce.

Ainsi, une femme qui veut cultiver quelques légumes ou des céréales, pour sa famille ou dans le cadre d'une activité de production marchande, doit demander à son époux de lui concéder un bout de terrain ou de milpa, qui ne sera en général pas le meilleur. Si elle parvient à générer quelques revenus, elle pourra à son tour acheter, à moins qu'elle ait la chance d'hériter.

Aujourd'hui, les femmes ont accès au crédit bancaire, à taux très faibles. Cela peut être une opportunité pour elles, dans la mesure où des terrains sont disponibles, ce qui n'est pas évident, et où elles trouvent les ressources suffisantes pour rembourser leur crédit. Certaines osent.

 

Etre femme (26)Se regrouper, être solidaires...

A la fin de la guerre, de nombreuses femmes se sont retrouvées veuves lors du conflit interne. Seules avec leurs enfants à charge, sans soutien du reste de leur famille, elles ont du faire face.

Des groupes de femmes se sont créés par communauté, à l'origine pour se soutenir collectivement. Ils ont démarré sans appui aucun, avec quelques femmes volontaires. L'objectif de ces regroupements était le soutien moral.

Puis les groupes de femmes ont intégré des actions de renforcement de l'estime de soi, de formations autant techniques que de participation citoyenne et politique, d'alphabétisation, de conscientisation sur le droit des femmes, ainsi que des activités artisanales pour générer des apports économiques et une autonomie financière. Elles ont obtenu des prêts avec lesquels elles ont pu démarré une activité de production et vendre leur artisanat, qui leur ont servi de tremplin.

C'est ainsi que progressivement, et avec l'appui d'organisations internationales, les femmes guatémaltèques apprennent à gagner leur autonomie et leur indépendance.

Publié dans Chroniques Amériques

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